Critique du “Livre d’Amray” par Michel Ménaché parue dans la revue Europe

L’enfance de Yahia Belaskri, né à Oran en 1952, a été marquée par la guerre d’Algérie puis par les remous et les désillusions de l’indépendance. Le livre d’Amray restitue les souvenirs des premières expériences scolaires, des vicissitudes militaires, des tribulations professionnelles d’un jeune homme qui, on s’en doute, ressemble comme un frère à l’auteur. Ce roman de formation se présente aussi comme une fable ou une allégorie de la folie amoureuse dans le chaos du monde. Amray, en langue berbère signifie « l’amoureux ». Dans le récit, le premier amour d’Amray se nomme Octavia, jeune fille qui s’exilera avec sa famille quand la normalisation du pays (l’Algérie n’est jamais nommée…), après l’indépendance, éloigne massivement tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans l’islam et le parti unique. A la douleur de l’amour perdu d’Octavia s’ajoute une perte des repères de liberté et de tolérance, lesquels s’incarnaient subjectivement dans plusieurs figures tutélaires que le personnage revendique comme ses pères et mères spirituels : la Kahina, Saint Augustin, Abd-el Kader… Généalogie symbolique d’ascendants libérateurs de la pensée et de l’action !

De la Kahina qui sacrifia sa jeunesse pour combattre les envahisseurs, Amray assume tout le passé : « C’est mon aïeule, c’est mon histoire. Je suis de sa demeure. J’ai été accouché par les montagnes qui l’ont vue naître et les ruisseaux où elle s’est baignée. » Il revendique la révolte contre les oppresseurs et la spiritualité libérée de tous les dogmatismes : « Je suis Amray, fils d’Augustin et de la Kahina, enfant des séismes et des obscurs hivers […] Je suis Amray, amoureux du monde et de ses mystères. » Du monde, dans sa diversité, de l’humanité dans son pluralisme culturel, politique et religieux… Le père biologique d’Amray d’abord enrôlé, « chair à canon », dans la Grande Guerre est retraité prématurément pour avoir été blessé au cours de la seconde guerre mondiale. Il a trente-six ans quand il épouse en seconde noce une adolescente de treize ans qui « subira son mari comme elle a subi la vie ». Reprenant « le méthodique labour du ventre de sa femme », il a soixante ans à la naissance d’Amray. L’enfance d’Amray est marquée par de nombreux traumatismes : les barbelés qui entourent son quartier misérable, les descentes de militaires, les attentats, les arrestations. Il se souvient aussi d’avoir eu honte de la djellabah de son père venu l’attendre à la sortie de l’école en ces temps d’humiliation permanente, mais aussi d’avoir été défendu, quelques années plus tard, par ce même père, d’injures proférées à son encontre par le proviseur du lycée. Adolescent, Amray découvre une librairie-bibliothèque, dans laquelle quelques uns de ses condisciples et lui-même font partiellement « leurs humanités ». Il obtiendra son diplôme et pourra entreprendre des études supérieures, grâce à l’intervention de sa dernière professeure de français venue le rechercher en montagne alors qu’il a déserté le lycée pour trouver un emploi. La vie d’Amray est marquée par une succession d’obstacles, d’agressions, d’intimidations, de malveillances, dans un pays entravé par la bureaucratie et la corruption du parti unique, sous le contrôle de la religion omniprésente. Les vers de Matinale de mon peuple, du poète assassiné Jean Sénac, poursuivent le jeune homme : « J’ai vu ce pays se défaire / Avant même d’être fait. » Lui-même est entré en poésie pour Octavia : « Depuis deux mille ans, je suis en quête d’amour, juste un peu de bonheur […] Ne me reste plus qu’Octavia, ma joie […] Depuis elle est mon utopie, le roman que j’écris. » -Phrase-clé de l’autofiction ?-. Dans le pays, plus tard, loin d’Octavia, la situation empire. La fureur redouble. Les villes s’embrasent. On emprisonne, on torture, on assassine, on détruit. Le chaos est partout : « Les masques sont tombés, le mythe des libérateurs aussi. » Amray s’exile puis revient au pays pour récupérer ses enfants. Il est battu, sa femme est violée devant lui, jusqu’à en mourir…

Amray est devenu le fou d’Octavia. Fou et poète. Son fidèle ami, Aznar, essaie en vain de le sauver de sa folie… Que peut la raison contre l’amour ? Et que conclut au cours d’un interrogatoire délirant un officier de police face au poète fou d’amour ? – Usurpateur ! Mécréant ! Traître ! Les voleurs de rêves partout sévissent et menacent : « Ils ont piétiné les utopies naissantes, fracassé les ambitions et les espérances. Octavia ! Viens ! Octavia, ne me laisse pas entre leurs mains. »
Par la rage de l’écriture, Yahia Belaskri, avec un talent affirmé de romancier et un sens éprouvé des variations rythmiques, refuse de céder aux oppresseurs. Il reste fidèle à ses aïeux tutélaires revendiqués, aux briseurs de dogmes qui lui ont appris à aimer et vivre ensemble, à garder l’esprit ouvert à la multiplicité des langues et des savoirs : « Le poète fait corps avec le vent pour approcher le mystère de la vie et recevoir la beauté du monde. »

Michel MÉNACHÉ

Revue Europe

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